La discrimination sexuelle

7. Au service du clan la nature pliait à deux reprises. Elle pliait d’abord par l’exclusion de l’un des deux parents. Ce n’est pas que les sociétés archaïques n’aient pas eu accès au savoir selon lequel la reproduction de l’être humain exige la rencontre d’un homme et d’une femme, mais elles ont feint d’ignorer ce fait de nature pour construire des croyances selon lesquelles, dans le contexte patriarcal, l’enfant venait du père, ou, dans le contexte matriarcal, de la mère. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans les méandres détaillés d’une ethnographie intarissable de couleurs et de nuances. En outre, au système clanique sont attachés des faits politiques, religieux (le totem), de transmission de savoirs techniques qui ne forment pas notre objet présent. Si nous nous concentrons sur la filiation, sur ce qui fait la famille au sens traditionnel, il faut noter que l’exclusion de l’un des deux géniteurs est la condition d’existence du clan, cellule sociale élémentaire.

8. Dans toutes les sociétés traditionnelles que régit encore le système clanique, l’interdit de l’inceste entraine le fait que le père et la mère d’un enfant appartiennent nécessairement à des clans différents. Le couple ne constitue pas un nouveau clan distinct de celui dont le père et la mère sont issus l’un et l’autre et auquel ils continuent d’appartenir après leur union. Dès lors leur enfant devra nécessairement être attribué à l’un au détriment de l’autre. L’enfant ne peut multiplier ses appartenances, ou se dédoubler. Par conséquent soit l’enfant est rattaché à son père, pour intégrer le clan de ce dernier, soit il est relié à sa mère et intègre le clan de celle-ci. Dans le premier cas, dans le contexte patriarcal, la femme entre en étrangère au sein du clan de l’homme pour fonder avec lui un ménage dont le fruit appartiendra normalement au clan qu’elle a rejoint. Le couple et l’accouplement ne sont pas niés. Mais ils sont reconnus d’abord comme étant au service de la reproduction de l’un ou l’autre des deux parents. Ils sont reconnus ensuite en tant qu’ils servent à retracer la généalogie du membre du clan, et à travers celle-ci l’histoire des alliances de son clan avec d’autres clans.

9. L’essentiel tient à cette structure qui fait prédominer l’intégration au clan sur la généalogie par l’ensemble des géniteurs mâles et femelles. Le système est soit patrilinéaire, soit matrilinéaire, ce qui n’est pas indifférent à noter à l’heure où nous sommes du souci d’égalité entre les sexes, quoique la patrilinéarité soit plus répandue. Mais il n’est pas sur cette terre de système sexuellement indifférencié, c’est-à-dire où l’on appartiendrait à l’un ou l’autre des clans parentaux suivant un critère indépendant de l’anatomie sexuelle du sujet. Quant à la bilinéarité, c’est un non-sens, les cas que l’on vise sous ce terme se rattachant en définitive à l’un ou l’autre des deux systèmes possibles. Certaines choses proviennent de la mère, d’autres du père, mais l’essentiel de l’appartenance au clan, sur quoi se fonderont la solidarité de la vendetta et l’héritage de la terre ne provient jamais, tant que le système reste clanique, des deux côtés à la fois.

10. Ces sociétés archaïques dont la nôtre est issue en droite ligne reposent sur un artifice, sur une fiction, sur du culturel et du construit, en un mot sur du social dans la mesure de leur indifférence à la réalité de la généalogie biologique et génétique. Le système clanique, en sa structure, repose sur une constante dissymétrie entre le rôle dévolu au mâle et celui dévolu à la femelle. Dans le contexte d’un système clanique patrilinéaire toute mère est porteuse, ou, pour le dire plus exactement au vu des progrès actuels de la médecine, toute mère est donneuse d’ovocyte (car la mère porteuse, dans le fond, qu’est-ce d’autre qu’une nourrice prénatale ?). Dans certains cas cela se traduit par la croyance au rôle exclusif du sperme, seule cause de la vie, la mère n’étant que le récipient et le sac. Toute gestation, quoi qu’il en soit, est pour autrui. Sauf à produire un bâtard, maudit des hommes et des dieux. On comprend dans ce contexte la facilité avec laquelle la maternité de substitution a pu être acceptée, comme dans le cas biblique de Sarah et de son esclave Agar, qui à la place de sa maitresse a enfanté un descendant d’Abraham. Semble moins choquante également, cette pratique, attestée à Rome, où le divorce était permis, qui consiste à faire tourner une femme féconde d’une famille à l’autre.

11. On conçoit peut-être mieux, maintenant, d’abord, au plan de la méthode juridique, l’intérêt qu’il y a de déplacer les questions bioéthiques du terrain de la norme, où elles s’enlisent, sur celui de la casuistique ; ensuite, sur le fond, à quel point la gestation pour autrui, dont les couples homosexuels d’hommes veulent s’emparer, est un mécanisme profondément ancré dans les tréfonds de notre inconscient collectif. Il va sans dire que dans le contexte clanique l’homosexualité, si elle vaut comme rituel ou comme loisir, n’a pas le rôle qu’on cherche à lui faire jouer de nos jours, où l’on cherche à fonder des couples parentaux. Mais utiliser l’idée d’une mère donneuse d’ovocyte pour pallier à l’infécondité d’une femme, constitue déjà, dans le cadre du couple hétérosexuel, une perversion de l’ordre des choses, parce que le rôle de la femme en est exacerbé. A l’inverse, dans le système du clan matrilinéaire ce sont les hommes qui sont réduits au rang de donneurs de sperme, sensés arroser la matrice source de vie.

Dernière modification de la page le 20.10.2015 à 16:38