Récit d'un bornage sur les hauts plateaux d'Albanie

Ismaïl Kadaré, Avril brisé, chapitre 3. 

Un vieillard s'était détaché de son groupe et semblait s'apprêter à accomplir une tâche.

(...)

Le vieil homme fit quelques pas en avant, puis s'arrêta devant une pierre et une motte de terre fraîche. (...)

Le vieillard se pencha, saisit la grosse pierre de ses deux mains et la hissa sur son épaule. Puis quelqu'un lui posa aussi la motte de terre sur la même épaule. (...) Alors, dans le silence, une voix sonore, avec une résonance cuivrée, dont on ne devinait par l'origine, cria:

"Avance donc, et si tu n'es pas de bonne foi, puisse ce poids t'accabler dans l'autre vie!"

(...) le vieillard fit un pas.

(...)

La voix du vieillard, profonde, caverneuse, s'entendait à peine:

"Sur cette terre et sur cette pierre que je porte en fardeau, sur ce que j'ai entendu de nos pères, c'est ici et là que sont les anciennes limites du pâturage et c'est ici que je les fixe moi-même. Si j'ai menti, puissé-je ne porter que pierre et boue à jamais!"

Le vieillard, suivi du petit groupe de gens, traversa lentement le plateau. On entendi pour la dernière fois ses mots: "Si je n'ai dit vrai, que cette pierre et cette terre pèsent sur moi dans cette vie et dans l'autre", et il laissa retomber sa charge.

Quelques uns des montagnards qui  le suivaient se mirent à creuser aussitôt à tous les points qu'il avait indiqués.

(...)

On entendait des coups de marteau. Quelqu'un appelait : "Faites approcher les enfants pour qu'ils regardent."

(...)

le vieillard posa la main sur les bornes à peine fixées des nouvelles limites en prononçant une formule de malédiction à l'adresse de ceux qui oseraient les déplacer.

Dernière modification de la page le 26.10.2015 à 21:14