La femme substitut de l’homme

21. Allons plus loin, entrons dans une contrée casuistique plus proche encore de nos perspectives avant-gardistes. Plus proches, parce que cette fois ce sont des cas où le jeu du rôle parental, sexué, on l’a vu, n’est plus entièrement tributaire du sexe de l’individu. Il y a, dans le couple, toujours une très nette distinction des rôles, et l’on ne sort donc pas du strict système clanique, mais, si en principe l’individu se voit bien assigner le rôle qui correspond à son sexe réel, il arrive exceptionnellement qu’un rôle masculin puisse être rempli par une femme, et un rôle féminin par un homme. Nous ne pensons pas au cas massif des sociétés claniques matriarcales, où toute la structure est inversée. Nous ne pensons pas non plus aux cas transgenres, connus de longue date, où une femme, par exemple, parvient à se faire passer pour un homme ; sans même évoquer le cas de l’hermaphrodite, lorsque le Droit, de très longue date, lui assigne un rôle qui ne correspond pas forcément à son sexe réel (chromosomique) ; on sait en effet qu’en Islam certaines école tranchent l’incertitude grâce au jeu d’une présomption de masculinité, tandis que d’autres, pionnières de la théorie du genre, Baber JOHANSEN l’avait noté, laissent le choix au comportement adopté socialement par l’individu.

22. Nous pensons au cas de l’homme qui n’a que des filles. A suivre les rigueurs du système, sa lignée devrait s’arrêter avec lui, puisque ses filles sont destinées à enfanter dans d’autres clans. L’héritage de l’homme sans descendance masculine reste normalement dans son clan, il va à ses frères ou neveux, oncles ou cousins, jusqu’à son plus lointain dernier parent vivant. Et pourtant on observe des exceptions à cette règle, dans les sociétés les plus diverses. La fille se trouve jouer un rôle normalement dévolu à l’autre sexe. Nous pouvons exclure de cette série la Rome antique, où, s’il vrai que la fille avait une part dans l’héritage de son père, à son propre décès ni son époux ni ses enfants n’étaient ses héritiers, mais ses frères ou neveux, oncles ou cousins, de sorte que le principe était respecté. Plus intrigant est l’aménagement apporté par la Thora à la règle successorale, au prix d’une entorse à l’interdit de l’inceste. Le nom du défunt Selophhad, du clan de Manassé, devrait s’éteindre, et ses oncles, en l’occurrence, hériter de son patrimoine, car il n’a eu que des filles. Celles-ci demandent à Moïse de porter leur cause devant Yahvé qui réforme ainsi la loi successorale du peuple élu : à défaut de fils l’héritage ira aux filles, et seulement à défaut de toute descendance aux frères et oncles du défunt. Les oncles de Selophhad exercent aussitôt une sorte de recours gracieux : ils font remarquer au divin législateur ce qui a dû lui échapper : qu’en se mariant les filles de Selophhad transmettrons les biens du clan de Manassé dans d’autres clans. Qu’à cela ne tienne. Yahvé amende aussitôt sa propre loi en interdisant purement et simplement aux filles héritières en ce cas d’épouser un homme étranger au clan de leur père (Nomb. 26, 33 ; 27, 1-11 ; 36 ; Jos. 17, 3-6). Un cas similaire est connu dans la Grèce antique avec la fille épiclère, fille sans frère, héritière mais obligée d’épouser son cousin, le fils du frère de son père. Dans de tels cas le principe est tout de même respecté, qui veut que l’héritage appartienne au clan, et qu’il ne doive jamais, par les femmes, en sortir.

23. Mais il est des cas où l’alternance des rôles d’un sexe à l’autre est plus accentué encore, parce qu’à observer la réalité naturelle on croirait vraiment que les biens changent de clan. La fille va épouser un homme mais les rôles seront inversés : les enfants issus du couple n’iront pas au clan du mari, mais à celui de la femme. Cela passe parfois par l’adoption du gendre par le père de l’épouse (ce qui est un cas limite au regard de l’interdit de l’inceste, sauf à considérer l’épouse comme cum manu dans sa propre famille). Exception entièrement destinée à la survie d’un clan donné, mais transgression dangereuse pour le système clanique en tant qu’institution reposant sur la discrimination entre les sexes. Le cas s’observe couramment en Chine, particulièrement de nos jours où la politique de l’enfant unique contraint de nombreuses familles à se contenter d’une descendance féminine. Même chose observée en Nouvelle Guinée, où le rôle du gendre est rempli par « le jeune homme orphelin, sans sœur à échanger » (GODELIER, 69). Cela s’observe dans la zadruga, la famille des slaves du sud, dans les Balkans, en Serbie. L’aristocratie occidentale connait l’institution du relèvement, lorsqu’une maison toute entière n’a plus de descendance mâle, les noms et les armes menacés d’extinction son relevés par l’époux d’une des dernières femmes du clan. L’héritage du clan se transmet aux enfants du gendre, qui portent le nom de leur aïeul maternel. En droit romain archaïque aussi, d’ailleurs, il pouvait arriver à un enfant d’hériter de la famille de sa mère. Mais c’était toujours dans le cas ultime où cette famille, élargie, au-delà même des agnats, à la gens toute entière, n’avait plus de descendance mâle. Il faut attendre le droit prétorien (IIème siècle avant JC-Ier siècle après JC) pour que l’enfant puisse commencer à entrer dans la succession de la famille de sa mère, toujours en l’absence de tout agnat, mais au détriment des membres éventuels de la gens. Encore n’est-ce que pas le détour de l’envoi en possession (bonorum possessio) : l’enfant n’est pas reconnu héritier légitime, il n’y a pas véritablement succession. Le prêteur protège une possession qui par le jeu du temps finit par accorder la propriété (usucapion). Entorse encore inavouée aux rigueurs du droit civil, mais premier signe de dissolution du système clanique.

24 On a donc bien là, dans le contexte archaïque de la famille traditionnelle, une anticipation sur les pratiques futuristes que l’on tend à promouvoir aujourd’hui où l’on veut qu’un homme fasse fonction de femme, et une femme, d’homme. La parentalité homosexuelle est rendue possible grâce à une technologie juridique de distribution des places et de substitution des personnes par laquelle le clan se structurait et se perpétuait. Mais le fait majeur n’est pas dans le mariage ou la parentalité homosexuelle, pas plus que dans les phénomènes de foyers brisés, de familles recomposées, de mères isolées ou de pères coupés de leur progéniture. Tous ces phénomènes ne sont pas des drames au regard du modèle du ménage bourgeois. Ils participent avec lui de la sortie du système clanique.

Dernière modification de la page le 19.10.2015 à 21:21