Le jugement d'Ali Binak

Ismaïl Kadaré rapporte dans Avril brisé (traduction française 1982, Fayard), au chapitre VI de ce roman, une sentence rendue par Ali Binak (1805-1895), un éminent interpréte du Kanun  (coutumier albanais).

  • Le cas.

Une jeune fille non mariée est tombée enceinte.

  • Question

 Comment réparer l'outrage?

  • Discussion

Les membres de la famille de la jeune fille mettent celle-ci à mort (tuant également le foetus). Mais ils comptent mettre à mort également le séducteur, pour réparer l'outrage (voire pour racheter la mort de leur fille). C'est leur prétention.

"Entre-temps, la famille du garçon découvrit que l'enfant de la jeune fille (...) était un male. Elle (...) se déclara en situation d'outragée par rapport à la famille de la jeune fille, protestant que, bien que le jeune homme ne fût pas uni à la victime par les liens du mariage, l'enfant mâle lui appartenait. En agissant ainsi, la famille du garçon donnait à entendre que c'était elle qui avait un sang à reprendre, que c'était donc son tour de tuer un membre de la famille de la jeune fille. Ainsi, tout à la fois elle assurait son fils coupable contre le châtiment qui l'attendait, et, liant les mains à la partie adverse, prolongeait la paix à sa convenance."

  • Jugement d'ALi Binak

"Le représentant de la famille du garçon avait dit à Ali Binak : "Je voudrais savoir pourquoi on m'a versé ma farine." Et Ali Binak de lui répondre sur-le-champ : "Que cherchait ta farine dans le sac d'autrui?" (...) Les deux parties furent ainsi renvoyées dos à dos et déclarées toutes deux exonérées de toute reprise de sang.

 

  • Commentaire

A qui appartenait l'enfant dans le sein de sa mère? Selon les règles du droit romain, certainement pas à la famille du séducteur. Seul le mariage confère au père un lien avec l'enfant. L'enfant naturel est à la mère. Sauf à creuser plus loin... car le mariage par rapt et par séduction n'est pas impossible dans les temps reculés. Il faut supposer un effet de la reconnaissance de l'enfant par le père. Quoi qu'il en soit, il faut nécessairement supposer ce lien entre le père et l'enfant, sans mariage. Car sinon la solution de Ali Binak est impossible.

Mais dès lors que le lien est supposé, alors en effet la famille de la mère a commis sur le foetus un meurtre. Elle a une dette de sang à sa charge. Et comme la famille de la mère, au sein de laquelle celle-ci demeure toujours, a du  la tuer, pour laver l'affront, et à cause du séducteur (comme si s'était lui le meurtrier), la famille du séducteur a elle aussi une dette de sang à sa charge. Les deux dettes s'éteignent par compensation.

On peut considérer que la solution est plutôt défavorable à la famille de la jeune fille. Sauf que sa créance de sang lui est reconnue. Et elle ne discute visiblement pas la créance adverse, ce qui suppose bien qu'il y a (archaisme ou décadence? cela est toujours difficile à trancher) entre l'enfant né hors mariage et son père un lien possible.

 

Voir aussi Qui in utero est.

Dernière modification de la page le 29.10.2015 à 12:56