L’homme substitut de l’homme

17. Toujours au service du clan, la nature pliait aussi d’une toute autre manière que celle que nous venons de voir. L’ordre social clanique a très tôt su acclimater en son sein toute une technologie juridique d’exceptions et de fictions destinées à corriger ou même à contredire le cours naturel des choses. Sans le remettre fondamentalement en cause, mais au contraire tout en s’appuyant sur lui, elles ont peut-être, pour certains mécanismes, fini par contribuer à le renverser. Quoi qu’il en soit c’est également cette technologie qui, tardivement d’abord usitée pour les couples hétérosexuels occidentaux modernes, est en passe de servir aux couples homosexuels.

18. C’est ainsi, par exemple, que si, par le jeu de la présomption (d’ailleurs réfragable) de paternité, l’enfant a pour père le mari de sa mère, il est de nombreux cas où le père légitime de l’enfant n’est pas son père biologique. Nous ne voulons même pas parler du fait brut d’une infidélité, contrainte ou non, de la mère. Hypothèse que l’on pourrait dire Œdipienne qui met l’accent sur la distance qui peut s’introduire entre vérité génétique et réalité juridique. Nous pensons plutôt à des cas où le fait de nature est avéré, quoique l’on feigne de l’ignorer au profit du sort juridique qui est fait à la situation. Ainsi de l’homme qui verrait sa lignée s’éteindre avec lui, et son nom s’effacer, faute, parce qu’il est mort, absent, impuissant ou stérile, d’avoir une descendance. On connait le cas d’Onan, dont le frère était mort et qui fut chargé de susciter une descendance à son frère. Il prenait garde que sa semence ne tombât pas en terrain propice, parce qu’il savait que la descendance ne serait pas à lui (GEN. 38, 8 ; cf. ZOHAR I 91b, 92a). Même cas dans l’Inde ancienne, où selon les Lois de Manou le mâle survivant doit tâcher d’engendrer en copulant avec l’épouse de son frère défunt. Cas comparable observé par l’anthropologue GODELIER, chez les sauvages de Nouvelle Guinée : quand un homme meurt, son épouse est héritée par l’un des frères ou l’un des oncles du défunt (Métamorphoses de la parenté, 2004, 71). Ce sont, à l’évidence, des cas de don de sperme. Ils plongent dans le passé le plus lointain de l’humanité, et se prolongent jusqu’à nos jours. Aussi y-a-t’ il quelque chose de la barbarie, pour les juristes occidentaux, à froncer gravement les sourcils au sein de comités de bioéthique pour résoudre des cas soi-disant indécidables selon le Droit. Quant à l’adaptation possible de cette exception au cas du couple lesbien, il n’est même pas la peine d’y insister : à l’heure de l’égalité des sexes une femme peut fort bien y être en place de l’homme castrat, impuissant ou stérile.

19. Autre cas, autre exemple, où le donneur reste anonyme : la théorie de l’endormissement de la semence, que l’on connait de longue date en terre d’Islam. Sachant que la présomption de paternité se prolonge après la mort du mari, pendant un délai, d’une durée variable, l’enfant qui naîtrait au-delà serait soit celui du nouvel époux de la mère, soit un enfant naturel. En ce dernier cas les juristes musulmans, parfaitement au fait des connaissances et des possibilités de la médecine, qui alors invalidaient leur hypothèse, ont élaboré la théorie selon laquelle la semence du défunt mari était entrée en sommeil dans le sein de la mère, pour ne se réveiller qu’après plusieurs années. Précisons bien que l’enfant légitime est sensé exister, et donc, en particulier, hériter, dès la conception. De sorte qu’en ce cas d’endormissement l’enfant existe avant le décès de son père, et peut donc hériter de lui.

20. Le sperme associé à la vie, finit, dans un retournement paradoxal, par n’être plus qu’un symbole, ce qui dévoile finalement la filiation à l’état pur ; ce au service de quoi l’idée de transmission de la vie d’homme à homme était vouée depuis le départ. Cela apparait avec une radicalité impressionnante dans le cas de l’adoption. Car alors, même si l’institution s’entoure de simulacres d’enfantement (cérémonie d’imitation de la parturiente, ce qui n’a pas laissé d’attirer l’attention de BACHOFEN, Le droit maternel, n°115), la filiation y est abstraite des contraintes biologiques. Toute entière au service de l’engendrement d’un autre soi, de l’alter ego, l’adoption est une intégration, un enrôlement au sein du clan, sans les contraintes du mariage. A Rome encore il était tout simplement inconcevable qu’il fut l’acte d’une femme, puisque la femme, dans le contexte des sociétés patriarcales, n’a pas pour mission de tisser un lien de filiation avec un enfant, mais uniquement de porter en son sein le fils ou la fille d’un clan étranger au sien. Incongrue, également, l’idée que ce soit un couple qui adopte : « un papa et une maman » ! lorsque la prouesse de l’institution consiste à tisser le lien de filiation, directement, sans avoir à en passer par le mariage. Là encore, s’il s’agit bien toujours du même noyau d’une seule et même institution, on mesure la distance abyssale qui s’est introduite entre le procédé de l’adoption traditionnelle et ce qu’on en fait dans nos sociétés occidentales. L’idée d’une adoption par deux personnes est tout simplement, dans le contexte clanique, un non-sens absolu. Il a donc fallu une gigantesque révolution anthropologique et sociale pour que cela semble à nos contemporains relever de la plus complète évidence.

Dernière modification de la page le 19.10.2015 à 21:21