L’interdit de l’inceste

12. Dans le cas patrilinéaire le clan se perpétue par la descendance masculine du père, les filles partant pour rejoindre d’autres clans où elles seront fécondées et enfanterons, tandis qu’à leur place des filles venues d’autres clans rejoindrons celui de leur père, pour s’unir à leurs frères et leur donner une descendance. Vice versa dans le cas matrilinéaire où ce sont les mâles qui essaiment à l’extérieur d’un clan qui se perpétue de mère en fille. Faut-il le préciser, le lieu et l’organisation de la résidence du couple n’a que peu à voir avec ce système.

13. L’interdit, dans le contexte patrilinéaire, repose sur le cas d’un enfant qui aurait père et mère portant même nom, mêmes armes, ayant même totem et appartenant donc au même clan. L’inceste consiste, non pas seulement pour un frère et une sœur issus du même père, mais encore pour un cousin et sa cousine issus, par leur père, du même aïeul, de convoler. Car en ce cas, la cousine, comme la sœur, est destinée à sortir du clan pour épouser le membre d’un autre clan. Cela vaut théoriquement à l’infini tant que le clan ne s’est pas disloqué. En revanche, rien n’interdit qu’un enfant soit issus de l’union d’un homme et d’une femme qui ont un aïeul commun, bien que ce soit par son père pour l’homme, si c’est par sa mère pour la femme : car en ce cas la « cousine » appartient à un autre clan que celui de son époux. Cela signifie que, d’un clan à l’autre, le don de sa fille par l’aïeul est compensé par le don en retour d’une fille à son petit-fils. De même lorsque l’aïeul commun est relié à la femme par son père, dès lors qu’il est relié à l’homme par sa mère : même raison, encore que dans ce cas l’on puisse trouver des raisons pour interdire l’union : l’aïeul a donné sa fille au clan de l’homme, et son fils donne à nouveau sa propre fille à ce même homme (redoublement inéquitable), l’homme reproduit le mariage de son père (ce qui est gênant) et enfin l’homme aurait pour épouse une femme portant le même nom que sa propre mère. Quant au quatrième cas de figure, celui où les deux parents seraient chacun issus du même aïeul par leurs mères, il est en soi indifférent au regard des interdits. On voit donc que l’eugénisme génétique n’a rien à voir avec l’inceste, même s’il a pu trouver son compte dans ce système. Remarquons au passage la différence de structure que ce système institue entre l’inceste père-fille, dont la raison peut somme toute se ramener à l’inceste frère-sœur, oncle-nièce et cousin-cousine, et l’inceste mère-fils, qui relèverait peut-être plutôt, avec l’inceste père-bru et frère-belle-sœur, de l’interdit de l’adultère. Tous ces cas peuvent être renversés dans un contexte matriarcal : l’aïeul est remplacé par l’aïeule, etc. On obtient alors un tableau complexe mais complet de ses fameuses structures de la parenté qui depuis leur découverte par MORGAN échauffent l’esprit des anthropologues, des psychanalystes, des sociologues et des rares juristes qui osent encore s’aventurer en ces contrées (alors que MORGAN, comme BACHOFEN ou WEBER, étaient juristes).

14. Le clan, exogame, suppose une société plus large que lui et qui l’englobe. Au moins, théoriquement, deux clans. Un pluriversum qui, en revanche, quoiqu’il ne soit pas à l’abri des scissions et des fusions, peut fonctionner de manière endogame, dans une manière d’autarcie sociale, formant alors tribu. L’univers humain s’arrête normalement, chez les peuples archaïques, aux portes de la tribu, c’est-à-dire qu’il se réduit au monde des clans avec lesquels ont lieu alliances matrimoniales et conflits ordonnés. Mais évidemment que la très longue histoire de l’humanité depuis la lente spéciation qui l’éloigne toujours plus des autres animaux, et la prolifération exponentielle de l’espèce humaine, a donné lieu aux notions d’ethnie et de race. Mais ce sont des notions savantes, non point issues du terrain lui-même.

15. DARWIN y ayant pris sa part, on a poussé la curiosité scientifique jusqu’à observer, non plus les sociétés sauvages, mais la société animale du singe, et en particulier celle des grands singes. Et l’on observe que ceux-ci sont organisés en sociétés qui sont comme des mondes clos, qui ressemblent à des tribus, composés chacun d’une pluralité d’agrégats d’individus regroupés en bandes, à l’image des clans, eux-mêmes constitués d’une ou de plusieurs femelles et de leurs petits. Ces agrégats se scindent ou fusionnent en fonction des variations respectives du nombre et de la quantité de leurs membres et des variations du milieu. Ils sont exogames. Tantôt ce sont les jeunes mâles qui à la puberté en sortent pour rejoindre les agrégats voisins, tantôt ce sont les jeunes femelles.

16. Nous ne sommes pas habitués à raisonner selon cette logique, qui pourtant est dans l’ordre naturel des choses. Le couple égalitaire fondé sur le mariage bourgeois, image d’Adam et Eve, puis de l’image de cette image, du Christ et de son Eglise, qui établis un lien équivalent entre l’enfant et ses deux parents, répond à une idéologie du mélange et de la mixité, l’être nouveau étant le fruit d’une rencontre et d’un croisement. L’ordre clanique, à l’inverse, obéis à la logique de la dissémination et de la multiplication des souches. L’accouplement et le foyer familial bourgeois (longtemps « un papa, une maman, qui s’aiment », aujourd’hui deux « homosexuel[le]s ») s’y trouvent dépassés par deux puissantes forces structurantes d’une société des clans : la reproduction exclusive de soi dans un autre, et l’interdit de l’inceste. Mais cette institution structurée des places et des fonctions, et leur distribution entre les sexes, n’exclut pas la substitution des personnes, forme de redoublement du culturel et du social que nous allons voir, le tout, distribution et substitution constituant une technologie juridique qui, pour archaïque qu’elle soit, n’en est pas moins fort savante.

Dernière modification de la page le 19.10.2015 à 21:20